Dans le centre du Laos, érigée sur une colline aux confluents du Nam Sung et du Mékong, se trouve une ville qui m’a laissé un souvenir particlulièrement dominant. Il s’agit de Luang Prabang, ce joyau classé patrimoine mondial par l’UNESCO, aux rues valonneuses décorées de temples et de restos français, à l’architecture née d’une fusion entre la France de l’époque indochinoise et l’Asie du Boudhisme Theravada. Même calme légendaire laotien, même surabondance de riz et de bambou, mais quelque chose de plus, qui nous frappe des les premiers pas à l’arrivée, pour persister longtemps après notre départ. Cette ville a une âme, une âme sereine et accueillante, à la fois imposante et bienveillante. S’asseoir à l’une de ses terasses périphériques confère imédiatement une impression de quiétude tandis que le regard succombe au décor hypnotique composé de rizières, de vieilles embarcations et de petits groupements de huttes sur pilotis, assaisonnées d’une épaisse jungle luxuriante qui se prélasse jusqu’aux lointains sommets montagneux. Le spectacle est d’une beauté saisissante, presque surrélle. Je sais maintenant que Luang Prang est une destination que je visiterais de nouveau un jour, étant loin d’avoir suffisament savouré le charme dont elle regorge.
Et comme en voyage il arrive parfois qu’une belle expérience en cache une autre, c’est lors d’une soirée assis à une terasse, telle que je viens de vous décrire, qu’il m’a été donné de vivre une des rencontres les plus fulgurantes et incroyables de tous mes voyages. Le contexte, en voyage bien entendu, est d’une banalité classique. Un homme perdu demande une information, en découle un échange amical, puis une invitation à prendre un verre. À ce chapitre, toute ma reconaissance à la gente féminine. Il en aurait peut-être été tout autrement si deux mâles s’étaient croisés, mais heuresement j’étais ailleurs et c’est le beau sexe qui a joué. Enfin, nous voilà assis devant Paco - nom fictif, vous allez comprendre - un espagnol d’une quarantaine d’années aux allures de bohème, de taille moyenne et simplement vêtu, qui se met à nous tenir un discours si jovial et passionné que nous tombons immédiatement sous le charme de ses paroles délicieusement affublées d’un accent ibérique. Ce type de personnage séduit des la première phrase. On lui décèle un je ne sais quoi d’original, on se laisse entreiner par son charisme flamboyant puis la soirée avance et on se retrouve à refaire le monde à coups de toasts, fracassant les barrières sociales normalement – trop souvent – érigées à l’encontre d’un inconnu. Paco a fait son droit, spécialité en diplomatie, puis journalisme et ensuite économie, avec une orientation vers le développement international. Il a oeuvré à la comission européenne sur les droits de la femme, à la télévision espagnole sur la guerre en Irak, a déjà mis sur pied plusieurs missions de coopération avec les pays en voie de développement. Il a déjà été moine au Népal, rencontré le Dalaï-Lama. Il a démissionné ou s’est fait virer plusieurs fois, prône l’épicurisme, pratique le tantrisme, enseigne l’économie du développement à Madrid et voyage huit mois par année. Il affirme avoir mené dans sa vie un parcous pédagogique long et hardu, ponctué de nombreux sacrifices moraux, mais se proclame fier du résultat. Paco écoute avec des yeux pétillants, sourit à chaque mot puis s’exprime à son tour, l’air heureux comme un nouveau né qui découvre la vie, les veines gonflées d’héroïne et l’esprit garni d’un bagage culturel impressionnant. Ceux qui me conaissent peuvent s’imaginer quelle joie ce fut pour moi de discuter au bout d’une heure avec un parfait inconnu de sujet aussi divers que la philosophie, la mondialisation, le FMI, le protectionnisme, la pauvreté, la politique internationale ou les avantages comparatifs des nations. Un moment donné j’ai cité Stiglitz – ancien chef de la Banque Mondiale et conseiller économique de Clinton – et ses yeux ont brillé. Deux trois auteurs plus tard et j’avais un sourire figé jusqu’aux oreilles par extrapolation : c’était flagrant! On s’intéresse tous les deux aux mêmes sujets, on pourrait s’entretenir pendant des heures en valsant des politiques monétaires aux principes présocratiques, en passant par les religions et la cuisine! La soirée s’est poursuivie au resto par une table somptueuse, généreusement offerte par notre nouvel ami, autour de laquelle nous avons continué à élargir la diversité des sujets traités, un verre à la main, jusqu’à ce que l’alcool et la fatigue finirent par avoir raison de notre euphorie. Comme le lendemain nous partions pour Vang Vieng, les adieux furent tout aussi fulgurants que les présentations. Un regard chaleureux, une impression réciproque d’avoir vécu un moment unique, une certitude inexplicable que nous nous reverrons quelque part, un jour.
Voila pourquoi j’adore les voyages. Des gens foutent le camp de la maison, naviguent douze fuseaux horaires pour atterir à l’autre bout de la planète et s’y rencontrent pour partager un bref éclat d’humanité, émerveillés par leurs affinités.
Pourquoi le nom fictif ? Paco a commencé à fumer le 1er Janvier 2008. Il n'avait jamais fumé avant. Pourquoi cette date ? Il a une raison bien précise, mais ça lui a pris plusieurs verres avant de nous l'avouer. Réponse, prochain post.
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